vendredi 6 décembre 2019

L'image, du latin imago, est "ce qui imite, ce qui ressemble" (Littré), et soi indique "un rapport du sujet avec lui-même" selon le CRNTL. On peut donc considérer l'image de soi comme l'imitation du sujet par lui-même, ou le rapport du sujet avec sa propre imitation.
Nous nous sommes limité.e.s à une période qui court du XXe siècle à nos jours, car il nous a semblé que cette question de l'image de soi touchait à des problématiques très contemporaines. D'une part parce que le début du siècle dernier a vu fleurir un grand nombre de questionnements autour de l'idée de soi, avec la naissance de la psychanalyse notamment (que l'on date généralement de 1896). Mais aussi parce que, parallèlement à ce "siècle du Sujet", comme on l'appelle en histoire littéraire, il y a eu l'apparition du cinéma (1895) et la généralisation de la photographie puis de la publicité, qui ont multiplié et banalisé la présence d'images au quotidien, et notamment de ce qu'on propose d'appeler des images de soi.

jeudi 5 décembre 2019

Ernst Ludwig KIRCHNER, Nu de dos au miroir avec un homme, huile sur toile, 150 x 75,5 cm, Brücke-Museum, 1912. 


Cette toile du peintre allemand Kirchner (1880-1938) pose la question de la place occupée par le désir dans la construction d'une image de soi. La composition propose au.à la spectateur.rice de circuler d'un corps à l'autre, d'un regard à l'autre : on voit une femme nue aux formes irrégulières se contempler dans un miroir, nos yeux descendent le long des courbes harmonieuses de son reflet fantasmé, puis se posent sur le visage d'un homme, à moitié caché, observant les jambes de la femme (objet de désir par excellence à l'époque), avant de remonter à nouveau le long de son corps, et ainsi de suite. Ainsi les points de vue se multiplient-ils rapidement et nous invitent-ils, par le mouvement du tableau, à ne surtout pas se figer. Quant à l'image de soi de cette femme au miroir, elle est déjà socialisée (il y a deux hommes), fantasmée (elle est nue alors qu'ils sont habillés), et surtout dépendante d'un regard masculin désireux qui semble façonner la manière dont elle-même se regarde et se rêve.
Frantisek KUPKA, Fantaisie Physiologique, illustration, 1:19, Art bohemia 1923.

Comment faire image de ce qui, en soi, est invisible ? C'est la question que pose le tchèque Frantisek Kupka (1871-1957) par cette illustration d'un corps vivant (il est en train d'écrire ou de dessiner à la craie) dont on ne verrait que le squelette, accompagné d'une multitude de petits points s'apparentant à ce qu'on imagine être des "émanations d'énergies" (Kupka était passionné de spiritisme et de magnétisme). Il ne dessine donc que ce qu'on ne voit pas, sans trop se préoccuper d'une quelconque véracité physiologique (la forme des os...), pourtant on devine spontanément qu'il s'agit d'un corps humain vivant et actif. C'est que l'image de soi n'est pas seulement liée à la surface et l'extériorité, mais aussi à l'idée qu'on se fait de soi, dans ce que le soi comporte d'intérieur et de caché. Pour en imaginer une représentation, c'est tout naturellement que la fantaisie est amenée à rejoindre la physiologie, en ce lieu où le regard n'a aucun droit.
René MAGRITTE, La reproduction interdite, peinture à l’huile, 79x65, Musée Bojimans Van Beuningen, 1937.

Dans ce tableau de Magritte (1898-1967), le miroir, au lieu de refléter le visage de l’homme comme il l’aurait fait dans une représentation photo-réaliste, répète le point de vue du.de la spectateur.rice, c’est-à-dire la vision de l’homme de dos. Tandis qu'on peut imaginer que l'homme, lui, a accès à la perception de son reflet. D'autant que le livre est reflété correctement, ce qui montre bien que l'enjeu du tableau se trouve dans l'absence du visage. C'est l’image de soi qui est gardée mystérieuse ici ; l'intimité de la perception du personnage reste inaccessible au.à la spectateur.rice. L’idée qu'il ou elle se fait de l’homme est donc différente de celle que l'homme se fait de lui-même. Miroir ou pas, son visage reste gardé secret comme image de soi, caché à notre vue, nous qui n'avons accès qu'à l'image d'un autre. 

Vivian MAIER, Self-portrait, photographie, 1:1, sans date.


Vivian Maier (1926-2009), photographe américaine dont on a découvert le travail au moment de sa mort, est notamment connue pour ses autoportraits. Celui-ci semble être pris à travers une vitre située sur la devanture d'un magasin new-yorkais. Il pourrait paraître banal à première vue (bien qu'il y ait un jeu précis d'ombre et de lumière sur le visage et à l'arrière-plan), mais une étrangeté naît du léger reflet qui dessine discrètement la silhouette de l'artiste autour de son propre corps, comme pour y ajouter une forme d'aura flottante et évanescente. On pourrait y voir la trace à peine perceptible de l'écart mystérieux qui sépare un corps de l'image qu'il renvoie. Ou le fantôme d'une mort à venir capturé en pleine élévation par la photographe qui regarde dans sa direction, désireuse de fixer éternellement une image de soi qui n'a duré qu'un bref instant avant de disparaître. 
Robert MAPPLETHORPE, Titre Inconnu, peinture, toile et autocollants sur tirage argentique, 16 x 23.5, musée d’art du comté de Los Angeles, 1970. 

Le collage de Mapplethorpe (1946-1989) attire le regard vers son autoportrait, mis en avant par les autocollants qui l’entourent et la toile colorée. La toile et les gommettes donnent un côté enfantin à l’image ; en y superposant la photo argentique, c’est comme si l’artiste revisitait le stade de l’enfance où l’on découvre son image. De plus, son regard dans le vide et le léger flou de la photographie donnent l’impression qu’il est plongé dans une forme d'intériorité (quelque peu chaotique : geste, mouvement des cheveux). Son corps imberbe et les colliers qu’il porte sont mis en valeur afin d’exposer son androgynie. Son image repose sur l’ambiguïté de son identité : il montre qu’il existe différentes façons de se représenter, tout comme il existe différentes identités de genre et façons d’être. Par l’autoportrait, il livre au monde une vue personnelle de sa propre image.
Henry NEU (Com’N.B.), Mylène Farmer : Avant que l’ombre… à Bercy, pochette d’album, 1:1, 2006.


Mylène Farmer (1961-), célèbre chanteuse française, n'a cessé d'interroger, par sa musique, la distance séparant son intimité de son image de star. Elle épouse le paradoxe entre son caractère timide, discret, tourné vers les tourments de son âme (décrite dans son album Avant que l'ombre comme un "sanctuaire impénétrable") et l’exubérance fastueuse de ses représentations scéniques. Sur cette pochette d'album, tirée d'une photo prise durant un concert à Bercy, on la voit chanter sur scène vêtue d'une tenue fantasque, alors que son image est reproduite à l'arrière sur un écran géant. L'occasion de se dédoubler afin de mieux se donner en spectacle, tout en préservant par la grandeur et l'excès cette part d'intime que seule sa voix fluette permet de dévoiler. Ici, l'image de soi est donc à la fois la condition d'expression de son extravagance et la façade du lieu de sauvegarde de son intériorité. 
Ria NOVOSTI, Reuters, Vladimir Poutine en Sibérie, photographie, 1.39:1, le 3 août 2009. 

Cette photo du chef d'état russe Vladimir Poutine sur un cheval en Sibérie est clairement une image de propagande. Son torse nu représente sa masculinité et il monte un cheval, symbole de sa force. Il donne une image où il est sûr de lui, il tient les rênes de son cheval comme il prétend gouverner la Russie : avec fermeté. Il se représente comme un homme viril, capable de diriger le vaste pays qu’est la Russie. De plus, il se met en valeur dans la nature, comme pour donner une image d’homme sain, qui respecte les vastes paysages et réserves naturelles présentes dans le pays. Poutine, avec cette photo, use du culte de la personnalité d'une façon qui pourrait presque sembler excessive, si bien que l'image a été tournée au ridicule par les internautes en circulant sur les réseaux sociaux. Ainsi l'image de soi que Poutine souhaitait véhiculer au départ a-t-elle été complètement transformée.
Melaine MEUNIER & Anouk SCHOBER, Selfie, impression d'écran depuis un téléphone portable, 1:1.78, 2019.

Le selfie est un autoportrait photographique réalisé à l’aide d'un appareil muni d’une caméra frontale. Alors même que l'acte de prendre un selfie (et de le partager sur internet) est souvent individuel, sa soumission quasi-systématique au regard d'autrui en fait un geste éminemment social, dont l'enjeu le plus fréquent est de mettre en scène sa propre image. Ce selfie-là est publié sur Instagram via une story (vidéo ou photo éphémère qui disparaît au bout de 24 heures) destinée à une communauté exclusive. On y voit deux personnes souriantes -nous deux- ainsi qu'un texte les plaçant en situation de travail. La diffusion de la photographie sur Instagram est comme une façon de mettre en avant l'activité présente à une heure donnée ("il y a 2 min" au moment de l'impression d'écran), positionnant ainsi les deux protagonistes socialement et définissant les contours d'une certaine image d'elles.eux-mêmes qu'il.elle.s souhaitent alors renvoyer.
En ces temps où soi est le grand sujet d'un monde submergé d'images, le vieux mythe ovidien de Narcisse resurgit comme une évidence. Et son adjectif dérivé avec -narcissique- pour accuser d'égocentrisme prétentieux celui.elle qui accumule et médiatise les images de lui.elle-même, comme une façon de porter un jugement moral sur des pratiques aujourd'hui répandues telles que le selfie ou le shooting photo (séance où l'on pose comme un modèle de mannequinat). Mais on oublie que Narcisse, à force de se contempler, finit par se transformer en fleur (et non pas en démon !). Ainsi pourrait-on voir dans cette métamorphose non pas le châtiment administré à celui qui ne savait regarder et aimer que lui-même, mais plutôt le stade ultime et apaisé d'une connaissance de soi acquise par une attention patiente à l'égard de sa propre image. Et l'idée-même du narcissisme serait renversée. C'est ainsi que nous avons décidé de penser notre sujet, prenant l'image de soi selon les deux temps de Narcisse : d'abord comme un moyen de se regarder (le reflet) puis comme une façon de se donner à voir (la fleur). 

L'image de soi, donc, pour apprendre à se connaître. C'est le champ de la science, bien sûr, à la fois secouée et impulsée par l'arrivée de la psychanalyse au début du siècle, et qui profitera de tout un tas de nouveaux appareils pour aller vérifier, par l'image, un certain nombre de thèses (sur le fonctionnement cérébral notamment). L'image comme preuve, comme affirmation que ça existe... et son détournement, via des gens comme Kupka, qui enchantent la science et "prouvent" à leur façon une certaine idée de soi. Preuve aussi de son identité : Vivian Maier, se photographiant elle-même de mille et unes manières mais inconnue jusqu'à sa mort, dont on découvre l'oeuvre en même temps que l'image. Ou Mapplethorpe et ses autoportraits très singuliers qui lui servent à explorer et définir sa personnalité pour mieux l'assimiler. Se construire en se regardant, jusqu'à saisir peut-être que l'image que l'on voit dans son reflet ne dépend que de soi -c'est l'enjeu de La reproduction interdite de Magritte. 

Ce même tableau nous montre également que l'image de soi tient aussi à ce qu'on donne à voir. C'est le grand problème de la star, exposée, hyper-médiatisée, placée face à la responsabilité d'un certain contrôle de son image publique. Ainsi Mylène Farmer a-t-elle fait le choix d'un personnage scénique bien différent de son caractère "privé", portant sur ses épaules de star le poids d'être une chanteuse populaire, et se jouant d'elle-même sur le motif de l'anamorphose (comme dans le clip California, d'Abel Ferrara, où elle croise son double prostituée). La démarche est assez similaire pour les politicien.ne.s, qui se servent des codes de la publicité pour mettre en avant une certaine image d'eux.elles dans l'espace public. Poutine en est peut-être l'exemple le plus frappant aujourd'hui -ou l'un des plus grotesques. Quant à la publicité elle-même, son travail sur le désir et sur les corps sert à vendre une certaine idée de l'image de soi, qui par "bourrage de crâne" finit par s'imprimer et pénétrer de force dans les fantasmes de chacun.e (telle cette femme du tableau de Kirchner qui, subissant l'oppression du regard masculin, se rêve en modèle d'une beauté conventionnelle).

Se regarder, puis se donner à voir : on en revient au selfie, objet phare du narcissisme contemporain. Le selfie est difficile à penser en général car il est pris dans un double mouvement, très représentatif d'un certain nombre de tensions actuelles autour de la question identitaire : à la fois l'image de soi pour mieux se connaître (donc se faire une place dans le monde ; le devenir-fleur du narcissique), mais aussi pour mieux se figer dans une identité, comme si l'image qu'on se façonnait était fixe, immuable, et source donc, par sa résistance-même à tout changement, d'une grande violence. D'où le "(s)" de notre titre, comme suggestion d'ouverture à des images de soi multiples et altérables, à l'écoute d'un soi impermanent, capable peut-être de prendre trente selfies par jour et d'y voir, chaque fois, une nouvelle image.

Bibliographie et annexes

  • Introduction :
https://www.cnrtl.fr/definition/soi

https://www.littre.org/definition/image

  • Œuvres :
Ernst Ludwig KIRCHNER, Nu de dos dans un miroir et homme, huile sur toile, 28.2 x 56.2cm, Brücke-Museum, 1912 : http://www.beaux-quartiers.fr/flipping-book/HSC2/files/assets/basic-html/page27.html


René MAGRITTE, La reproduction interdite, peinture à l’huile, 79x65, Musée Bojimans Van Beuningen, 1937 : https://art5308.files.wordpress.com/2016/11/magritte-book.pdf

Vivian MAIER, Self-portrait, photographie, 1:1, sans date : http://www.actuart.org/article-expo-photographie-contemporaine-vivian-maier-121294668.html

Robert MAPPLETHORPETitre Inconnu, peinture, toile et autocollants sur tirage argentique, 16 x 23.5, musée d’art du comté de Los Angeles, 1970 https://www.tate.org.uk/art/artists/robert-mapplethorpe-11413/photographs-robert-mapplethorpe

Melaine MEUNIER & Anouk SCHOBER, Selfie, impression d'écran depuis un téléphone portable, 1:1.78, 2019 : https://www.futura-sciences.com/tech/definitions/smartphone-selfie-15552/

Henry NEU (Com’N.B.), Mylène Farmer : Avant que l’ombre… à Bercy, pochette d’album, 1:1, 2006 : https://www.innamoramento.net/mylene-farmer/albums/avant-que-l-ombre-a-bercy

Ria NOVOSTI, Reuters, Vladimir Poutine en Sibérie, photographie, 1.39:1, le 3 août 2009 : http://www.slate.fr/grand-format/poutine-laventurier-russe-26761

  • Analyse :
Abel FERRARA. California. 1996, clip vidéo. Disponible à l'adresse : https://www.youtube.com/watch?v=JAS2XAvINtc

OVIDE. Les Métamorphoses, Belin Education, 2010. Classico College.
  • Annexes :
Photographies de Vivian Maier disponibles à l'adresse : http://www.vivianmaier.com/

Quelques films autour du sujet : Agent X27 (Josef von Sternberg, 1931), Profession : Reporter (Michelangelo Antonioni, 1975), JLG/JLG, autoportrait de décembre (Jean-Luc Godard, 1994), Spring Breakers (Harmony Korine, 2013), Un jour dans la vie de Billy Lynn (Ang Lee, 2017)

Roland BARTHES. Roland Barthes par Roland Barthes. Seuil, 1975.

Fabrice MIDAL. Narcisse n'est pas égoïste. Flammarion, 2019.

Jacques-Alain MILLER. « L’image du corps en psychanalyse », La Cause freudienne, 2008/1 (N° 68), p. 94-104. [Consulté le 14/12/2019]. Disponible à l'adresse : https://www.cairn.info/revue-la-cause-freudienne-2008-1-page-94.htm

Alexandre SUMPF. « L’apogée du culte de Staline », Histoire par l'image. [Consulté le 15/12/2019]. Disponible à l'adresse : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/apogee-culte-staline

Viviane THIBAUDIER. « Jung et l'image », Imaginaire & Inconscient, 2002/1 (no 5), p. 43-51. [Consulté le 13/12/2019]. Disponible à l'adresse: https://www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2002-1-page-43.htm