jeudi 5 décembre 2019

En ces temps où soi est le grand sujet d'un monde submergé d'images, le vieux mythe ovidien de Narcisse resurgit comme une évidence. Et son adjectif dérivé avec -narcissique- pour accuser d'égocentrisme prétentieux celui.elle qui accumule et médiatise les images de lui.elle-même, comme une façon de porter un jugement moral sur des pratiques aujourd'hui répandues telles que le selfie ou le shooting photo (séance où l'on pose comme un modèle de mannequinat). Mais on oublie que Narcisse, à force de se contempler, finit par se transformer en fleur (et non pas en démon !). Ainsi pourrait-on voir dans cette métamorphose non pas le châtiment administré à celui qui ne savait regarder et aimer que lui-même, mais plutôt le stade ultime et apaisé d'une connaissance de soi acquise par une attention patiente à l'égard de sa propre image. Et l'idée-même du narcissisme serait renversée. C'est ainsi que nous avons décidé de penser notre sujet, prenant l'image de soi selon les deux temps de Narcisse : d'abord comme un moyen de se regarder (le reflet) puis comme une façon de se donner à voir (la fleur). 

L'image de soi, donc, pour apprendre à se connaître. C'est le champ de la science, bien sûr, à la fois secouée et impulsée par l'arrivée de la psychanalyse au début du siècle, et qui profitera de tout un tas de nouveaux appareils pour aller vérifier, par l'image, un certain nombre de thèses (sur le fonctionnement cérébral notamment). L'image comme preuve, comme affirmation que ça existe... et son détournement, via des gens comme Kupka, qui enchantent la science et "prouvent" à leur façon une certaine idée de soi. Preuve aussi de son identité : Vivian Maier, se photographiant elle-même de mille et unes manières mais inconnue jusqu'à sa mort, dont on découvre l'oeuvre en même temps que l'image. Ou Mapplethorpe et ses autoportraits très singuliers qui lui servent à explorer et définir sa personnalité pour mieux l'assimiler. Se construire en se regardant, jusqu'à saisir peut-être que l'image que l'on voit dans son reflet ne dépend que de soi -c'est l'enjeu de La reproduction interdite de Magritte. 

Ce même tableau nous montre également que l'image de soi tient aussi à ce qu'on donne à voir. C'est le grand problème de la star, exposée, hyper-médiatisée, placée face à la responsabilité d'un certain contrôle de son image publique. Ainsi Mylène Farmer a-t-elle fait le choix d'un personnage scénique bien différent de son caractère "privé", portant sur ses épaules de star le poids d'être une chanteuse populaire, et se jouant d'elle-même sur le motif de l'anamorphose (comme dans le clip California, d'Abel Ferrara, où elle croise son double prostituée). La démarche est assez similaire pour les politicien.ne.s, qui se servent des codes de la publicité pour mettre en avant une certaine image d'eux.elles dans l'espace public. Poutine en est peut-être l'exemple le plus frappant aujourd'hui -ou l'un des plus grotesques. Quant à la publicité elle-même, son travail sur le désir et sur les corps sert à vendre une certaine idée de l'image de soi, qui par "bourrage de crâne" finit par s'imprimer et pénétrer de force dans les fantasmes de chacun.e (telle cette femme du tableau de Kirchner qui, subissant l'oppression du regard masculin, se rêve en modèle d'une beauté conventionnelle).

Se regarder, puis se donner à voir : on en revient au selfie, objet phare du narcissisme contemporain. Le selfie est difficile à penser en général car il est pris dans un double mouvement, très représentatif d'un certain nombre de tensions actuelles autour de la question identitaire : à la fois l'image de soi pour mieux se connaître (donc se faire une place dans le monde ; le devenir-fleur du narcissique), mais aussi pour mieux se figer dans une identité, comme si l'image qu'on se façonnait était fixe, immuable, et source donc, par sa résistance-même à tout changement, d'une grande violence. D'où le "(s)" de notre titre, comme suggestion d'ouverture à des images de soi multiples et altérables, à l'écoute d'un soi impermanent, capable peut-être de prendre trente selfies par jour et d'y voir, chaque fois, une nouvelle image.

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